12 avril 2026 – https://www.facebook.com/search/top?q=philippe%20tarabon
Ce que la Genèse dit sur nos mariages difficiles : Je me souviens d’une conversation avec un ami pasteur qui m’avait dit, avec cette franchise désarmante qui le caractérisait :
« Philippe, si j’avais lu la Genèse avant de me marier, j’aurais peut-être eu moins d’illusions et paradoxalement, beaucoup plus d’espérance. »
Je n’avais pas compris ce qu’il voulait dire. Pas tout de suite.
Il m’a fallu des années pour saisir ce que les patriarches avaient compris dans leur chair, souvent à leurs dépens : Dieu n’attend pas que nos relations soient propres pour y habiter. Il s’installe dans le désordre. Il travaille dans les décombres. Et c’est précisément là… dans ce que nous préférerions cacher… qu’il pose les fondations de quelque chose d’éternel.
Prenons Abraham et Sara.
Voilà un couple que nous avons romantisé au point de le rendre méconnaissable. Nous oublions les mensonges répétés d’Abraham… deux fois il présente sa femme comme sa sœur pour sauver sa peau. Nous oublions le rire de Sara, ce rire amer d’une femme qui a cessé d’espérer depuis longtemps, et qui trouve la promesse de Dieu franchement ridicule. Un enfant ? À mon âge ? Ce n’est pas de la foi héroïque. C’est de l’incrédulité à peine voilée.
Et pourtant.
« Y a-t-il rien de trop difficile pour l’Éternel ? » (Genèse 18:14)
Cette question, posée à une vieille femme qui rit derrière la tente, est peut-être la question centrale de toute l’Écriture. Elle ne s’adresse pas aux forts. Elle s’adresse précisément à ceux qui ont renoncé. À ceux dont l’espérance a été usée par les années, les attentes déçues, les prières qui semblaient rebondir contre le plafond.
- La foi d’Abraham et Sara ne ressemble pas à ce qu’on enseigne dans les séminaires. Elle ressemble davantage à ce que je vois dans les couples qui ont traversé les tempêtes… une foi chancelante, contestée, parfois sarcastique, mais qui, malgré tout, tient.
Isaac et Rebecca
Nous offrent un autre tableau, plus doux en apparence, mais tout aussi révélateur. Le serviteur d’Abraham part chercher une épouse et prie avec une simplicité presque naïve :
Seigneur, que la jeune fille qui m’offrira à boire soit celle que tu as choisie. (Genèse 24:14)
Et Rebecca arrive. Elle donne à boire. Elle abreuve aussi les chameaux… dix chameaux, ce qui représente des dizaines de litres d’eau tirés à la main.
Ce détail me frappe à chaque lecture. La providence divine passe par une femme qui fait un travail épuisant, sans savoir encore ce que cela signifie. La rencontre n’est pas d’abord romantique… elle est hospitalière, laborieuse, concrète. Dieu guide, oui. Mais à travers l’effort ordinaire, à travers la générosité du quotidien, à travers une cruche d’eau.
- Combien de fois avons-nous cherché des signes extraordinaires, alors que Dieu murmurait à travers l’acte simple de quelqu’un qui donne sans compter ?
Et puis il y a Jacob et Rachel. L’histoire la plus humaine des trois, et peut-être la plus douloureuse.
Jacob travaille sept ans pour Rachel. Sept ans.
« Elles lui parurent comme quelques jours, tant il l’aimait. » (Genèse 29:20)
C’est l’une des phrases les plus tendres de toute la Bible. Mais ce qui suit est brutal : la tromperie de Laban, la nuit substituée, Léa à la place de Rachel, et encore sept autres années à attendre. Deux femmes, une rivalité déchirante, des enfants nés dans la jalousie, une famille fracturée de l’intérieur.
On est loin du conte de fées.
- Et c’est précisément là que l’honnêteté de l’Écriture me saisit à la gorge. La Bible ne retouche pas les photos. Elle ne nous présente pas des familles idéales en guise de modèles. Elle nous montre des familles abîmées… traversées par le désir et la manipulation, la jalousie et la douleur… et elle dit : c’est là que la promesse continue. C’est là que Dieu travaille.
Ces trois histoires me posent une question que je n’arrive pas à éluder : Pourquoi cherchons-nous si désespérément la perfection là où Dieu lui-même ne semble pas l’exiger ?
Nous nous imposons et nous imposons aux autres… un standard que les patriarches n’ont jamais atteint. Nous attendons des relations sans faille pour y voir la bénédiction divine. Et pendant ce temps, Dieu œuvre patiemment dans nos familles blessées, dans nos amours compliqués, dans nos histoires que nous n’oserions jamais raconter en témoignage un dimanche matin.
La grâce n’est pas l’ennemi de la réalité. Elle est ce qui rend la réalité habitable.
Mais je dois m’arrêter ici sur quelque chose d’essentiel… quelque chose que ces récits proclament avec une insistance que nous préférons parfois ne pas entendre.
Car oui : Dieu transforme des familles blessées en lieux de promesse, de bénédiction et d’espérance. Et il le fait sans les briser.
C’est précisément là le scandale de ces histoires. Dieu aurait pu recommencer à zéro. Il aurait pu choisir des vases plus propres, des familles moins compliquées, des amours moins tordus. Il ne l’a pas fait. Il s’est obstiné ( c’est le seul mot juste ) à travailler à l’intérieur de ces liens abîmés, jamais à partir de leur destruction.
- Abraham et Sara ne se séparent pas. Isaac et Rebecca ne divorcent pas. Jacob ne quitte ni Léa ni Rachel, même quand la maison ressemble à un champ de bataille.
Et c’est dans cette obstination à rester… malgré la douleur, malgré la trahison, malgré les années perdues… que la promesse de Dieu trouve son chemin.
Je pense à Léa, la mal-aimée. Jamais choisie. Jamais vraiment désirée. On pourrait lire son histoire comme un argument pour la libération, pour la rupture salvatrice. Mais l’Écriture en fait autre chose : le lieu précis où Dieu entend ce que personne n’entend, et bénit ce que personne ne regarde.
C’est Léa qui donne naissance à Juda… la tribu de David, la lignée du Messie. La souffrance n’est pas niée. Elle est rachetée.
Voilà ce que ces récits enseignent avec une cohérence troublante : la bénédiction de Dieu ne passe pas par la sortie, elle passe par la traversée. Non pas parce que la douleur serait bonne en elle-même, mais parce que Dieu a choisi de se révéler comme celui qui reste, et qui appelle les siens à apprendre, dans leur chair, ce que rester signifie.
Ce n’est pas une doctrine confortable. C’est même, à bien des égards, une doctrine exigeante. Mais c’est celle que ces vieilles histoires de la Genèse portent, page après page, sans jamais dévier.
Dieu transforme. Dieu bénit. Dieu tient.
Et il nous invite à faire de même.
Je reviens à mon ami pasteur. Vers la fin de sa vie, il m’a dit quelque chose que je n’ai jamais oublié :
« Ce qui m’a le plus appris sur Dieu, ce n’est pas ma théologie. C’est ma femme. Et pas parce que notre mariage était parfait… loin de là. Mais parce que c’est là, dans cette relation imparfaite, que j’ai appris ce que signifie vraiment : faire confiance à quelqu’un qui ne te lâche pas. »
Il avait les yeux humides. Je crois qu’il parlait autant de sa femme que de Dieu.
Peut-être, en fin de compte, c’est cela que ces vieilles histoires de la Genèse viennent nous dire : la fidélité que Dieu nous montre, il espère que nous apprendrons, un jour, à l’exercer aussi.
- Dans la patience. Dans l’écoute. Dans la confiance.
Même ( surtout ) quand le chemin est compliqué.
« La grâce signifie qu’il n’y a rien que nous puissions faire pour que Dieu nous aime davantage, et rien que nous puissions faire pour qu’il nous aime moins… »
