17 mars 2026 – Philippe Tarabon– Facebook

Réflexions d’un pèlerin embarrassé…: Ce week-end, lors d’un dîner avec des amis qui ne partagent pas ma foi, quelqu’un m’a posé la question redoutée : « Tu es évangélique, non ? » J’ai senti quelque chose se contracter dans ma poitrine. Pas la honte de l’Évangile… jamais cela ! Plutôt la honte d’une étiquette devenue, au fil du temps, méconnaissable à elle-même.

J’ai bafouillé quelque chose d’évasif. Et en rentrant ce soir-là, j’ai longuement réfléchi à ce malaise. Un chrétien qui hésite à se nommer. Un enfant qui hésite à prononcer le nom de son père. Quelque chose ne va pas.

Je me souviens très bien de ce que le mot évangélique signifiait autrefois. Il portait en lui une précision presque chimique : l’autorité des Écritures, la centralité de la croix, la nécessité de la conversion, l’urgence de la mission. Ces quatre piliers, que l’historien David Bebbington a si clairement identifiés, formaient une architecture reconnaissable. On pouvait ne pas être d’accord avec un évangélique, mais on savait au moins à qui l’on avait affaire.

Aujourd’hui, le mot ressemble à ces vieilles enseignes de magasins que l’on conserve longtemps après que le commerce a fermé. La façade tient encore, mais derrière, il n’y a plus grand-chose de ce qui justifiait l’enseigne.

Je ne dis pas cela avec colère… ou du moins, j’essaie. La colère prophétique est un don dangereux : elle brûle facilement les mains de celui qui la tient. Ce que j’éprouve ressemble davantage à ce que doit ressentir un musicien classique en entendant son œuvre favorite massacrée en fond sonore d’un supermarché. Une profanation tranquille. Une usure par l’indifférence.

Car ce que j’observe autour de moi dépasse la simple dilution théologique.

  • Je vois des chaires transformées en scènes de développement personnel, où l’on promet à des foules enthousiastes une version divine du succès mondain.
  • Je vois des prédicateurs qui brandissent la Bible comme un homme brandit un drapeau… non pour suivre là où il mène, mais pour colorer d’autorité sacrée ce qu’ils avaient déjà décidé de dire.
  • J’observe, plus troublant encore, des assemblées où la notion même de péché a été si soigneusement évacuée, si délicatement anesthésiée, qu’elle ne provoque plus aucune réaction… comme si l’on avait retiré de la médecine le concept de maladie pour ne parler plus que de « bien-être ».

« Il ne faut pas choquer les auditeurs », dit-on. Mais alors, pourquoi Jésus choquait-il si souvent les siens ?

Il y a une phrase de C.S. Lewis qui me revient souvent ces derniers temps.

Dans Le Problème de la souffrance, il écrit que Dieu nous chuchote dans nos plaisirs, nous parle dans notre conscience, mais nous crie dans notre douleur.

Je me demande parfois si la crise de l’évangélisme n’est pas, elle aussi, un cri. Un signal d’alarme que nous aurions intérêt à ne pas étouffer sous des applaudissements.

Car les dérives que j’observe ne sont pas des accidents. Elles sont les symptômes d’une tentation aussi vieille que l’Église elle-même : vouloir que l’Évangile soit populaire plutôt que vrai. Vouloir que la foi soit confortable plutôt que transformatrice. Substituer à la croix… cet objet d’exécution scandaleux, irréductible, impossible à rendre séduisant… une spiritualité que le monde pourrait enfin applaudir.

Alors, que faire de ce mot, évangélique ?

Je pourrais l’abandonner, comme certains l’ont fait. Me réfugier dans le mot chrétien, ou dans l’expression plus humble encore de suiveur de Jésus. Il y a dans ce repli quelque chose d’honnête. Peut-être même de sage. Car en définitive, l’appartenance à un mouvement n’a jamais sauvé personne. Ce qui sauve ( si l’on peut encore employer ce mot sans guillemets embarrassés ) c’est une personne. Une rencontre. Une Présence qui précède tous les labels et leur survit.

Et pourtant, je ne me résous pas tout à fait à l’abandon.

  • Parce qu’il reste, dispersées dans des rues et des villes que vous connaissez, des communautés qui n’ont pas cédé.
  • Des hommes et des femmes qui prêchent encore la repentance et la grâce dans le même souffle, sans rogner l’une pour rendre l’autre plus digestible.
  • Des églises qui savent que la vérité ne se négocie pas, mais qu’elle se reçoit à genoux.

Ces gens-là n’ont pas fléchi… pour reprendre l’image saisissante d’Élie face aux prophètes de Baal… devant les idoles contemporaines de la performance, de la prospérité ou de la popularité.

C’est pour eux, aussi, que je continue d’hésiter à jeter le mot.

Il faudra pourtant du discernement. Plus que jamais. Le discernement n’est pas le cynisme… c’est son contraire exact. Le cynique renonce à distinguer. Le disciple, lui, est appelé à examiner, à peser, à comparer toute parole à la lumière de l’Écriture, avec la rigueur d’un joaillier qui évalue un diamant : non pour le détruire, mais pour voir si la lumière passe vraiment à travers.

  • Car le critère n’a pas changé. Il n’a jamais changé. L’Évangile, c’est cette nouvelle presque impossible à croire : que Dieu lui-même, en Jésus-Christ, a pris sur lui ce qui nous séparait de lui, pour nous offrir ce que nous n’aurions jamais pu mériter. Cette nouvelle ne s’améliore pas en lui ajoutant des promesses de succès. Elle ne se bonifie pas en lui retirant la croix. Elle est ce qu’elle est… scandaleuse, gratuite, totale.

Tout le reste n’est que bruit.

Et si, malgré tout, le mouvement évangélique dans sa forme actuelle continuait de résister à la réforme dont il a besoin ? Alors, peut-être, faut-il simplement prier. Prier pour que Dieu, qui n’a jamais manqué de se susciter un reste fidèle au cœur des crises de l’Église, engendre quelque chose de nouveau. Il l’a fait à Wittenberg. Il l’a fait à Azusa Street. Il l’a fait dans les maisons discrètes de la Chine et dans les savanes africaines, loin des caméras et des grandes scènes.

Il peut le faire encore.

En attendant, je choisis de me définir, non d’abord par un mouvement, mais par une rencontre. La mienne avec ce Jésus que les Évangiles décrivent : dérangeant, imprévisible, insupportablement exigeant et insupportablement aimant à la fois.

C’est lui que je suis. Ou du moins, c’est lui que j’essaie de suivre… en trébuchant, en me relevant, et en continuant.

Le label peut attendre.