21 août 2025 – Source : Guiame, Daniel Ramos
Le Royaume de Dieu est présenté dans les Écritures comme une monarchie absolue.
Cet article vise à analyser l’affirmation « Le Royaume de Dieu n’est pas une démocratie » d’un point de vue théologico-exégétique chrétien. Partant d’une définition minimale de la démocratie comme gouvernement par le peuple, par la représentation et le vote majoritaire, nous opposons ce modèle politique à la structure ontologique du Royaume de Dieu telle que présentée dans le corpus néotestamentaire.
Nous soutenons que la nature du Royaume est fondamentalement théocentrique, caractérisée par la souveraineté absolue de Dieu (christocentrisme), l’adhésion volontaire mais non autonome des sujets et un principe d’autorité dérivée et non déléguée. La méthodologie consiste en une analyse bibliographique de textes bibliques clés et de la littérature théologique pertinente.
Nous concluons que, bien que le Royaume valorise la communion (koinonia) et la responsabilité humaine, son fondement est divino-monarchique, opérant par la grâce et la révélation, et non par des mécanismes de consensus ou de volonté populaire.
L’interface entre théologie et politique est un domaine fertile et complexe, souvent marqué par des appropriations et des analogies pas toujours exactes. Dans le discours religieux contemporain, on trouve fréquemment des tentatives de projection de valeurs démocratiques modernes – telles que l’autonomie individuelle, l’égalitarisme absolu et la gouvernance par consensus – sur des concepts théologiques centraux. L’une des plus significatives est la projection de la démocratie comme modèle du Royaume de Dieu.
Cet article soutient qu’une telle projection est herméneutiquement inadéquate. L’affirmation « Le Royaume de Dieu n’est pas une démocratie » constitue un correctif nécessaire, réaffirmant le caractère unique de la gouvernance divine.
L’objectif est d’élucider les structures fondamentales qui différencient radicalement le Royaume de Dieu de tout système politique humain, y compris la démocratie. À cette fin, nous analyserons trois piliers :
- 1) la souveraineté monocratique de Dieu ;
- 2) le principe d’autorité et de soumission ;
- et 3) le mode d’entrée et de participation au Royaume.
1. Souveraineté monocratique : le gouvernement de l’Unique Kyrios
La démocratie, par essence, disperse le pouvoir. Kratos (force, gouvernement) réside dans le dème (peuple). La volonté collective, exprimée par les élections et les débats, est la source ultime du droit et de l’orientation politique.
À l’opposé, le Royaume de Dieu est présenté dans les Écritures comme une monarchie absolue. La source de toute autorité et le centre de toute souveraineté sont une seule Personne : Dieu, révélé en Jésus-Christ.
L’annonce de Jésus dans Marc 1:15 : « Le temps est venu, et le royaume de Dieu est proche. Repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle ! »
est une proclamation, et non une proposition soumise à référendum. Le verbe « est proche » (engiken) indique l’irruption d’une réalité objective et souveraine dans le monde, indépendante de l’opinion ou du désir humain.
La christologie du Nouveau Testament est inextricablement liée à l’idée du Royaume.
Jésus est le « Fils de l’homme » qui a reçu de Dieu « autorité, gloire et royaume » (Daniel 7:13-14 ; cf. Matthieu 28:18).
La déclaration selon laquelle « Jésus est Seigneur » ( Kyrios Iesous ) était une déclaration profondément politique dans le monde romain, où le titre de Kyrios était réservé à l’empereur. Affirmer que Jésus était Kyrios revenait à affirmer que la souveraineté ultime ne réside pas dans le Sénat ou le peuple romain, mais dans le Christ ressuscité (Philippiens 2:9-11).
Le fondement du Royaume n’est donc pas la volonté du peuple, mais la volonté souveraine du Roi. Comme l’a déclaré Jésus :
« Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux qu’il te soit fait » (Marc 14,36),
établissant la volonté du Père comme paramètre absolu. En ce sens, le Royaume est une théocratie au sens strict du terme.
2. Le principe d’autorité : soumission versus autonomie
Un deuxième point de divergence crucial réside dans la notion d’autorité. Dans les démocraties modernes, l’autorité est déléguée de bas en haut. Le peuple, détenteur originel du pouvoir, accorde une autorité temporaire et limitée à ses représentants par le vote. Cette autorité est toujours révocable et contestable.
Dans le Royaume de Dieu, l’autorité émane d’en haut. Elle n’est pas déléguée par le peuple, mais conférée par Dieu à ses représentants. Les disciples sont envoyés avec une autorité (exousia) qui leur a été donnée par le Christ (Matthieu 10:1 ; Luc 10:19), et non par une assemblée.
La structure de direction de l’Église primitive, tout en impliquant la communauté (Actes 6:3-5), était comprise comme une nomination divine par le Saint-Esprit (Actes 20:28).
La vertu cardinale d’une démocratie est l’autonomie et l’exercice critique du droit de choisir. Dans le Royaume, la vertu fondamentale est la soumission obéissante (hypotassein) à l’autorité de Dieu et de ses délégués (Romains 13:1-2 ; Hébreux 13:17). Cette soumission n’est pas coercitive – Dieu invite, il n’asservit pas – mais une réponse nécessaire à la reconnaissance de la souveraineté et de la bienveillance du Roi.
L’obéissance du Christ, jusqu’à la mort (Philippiens 2:8), en est le modèle paradigmatique.
Ici, la notion d’« égalité » est également distincte. Alors que la démocratie aspire à l’égalité de statut et de pouvoir politique (une personne, une voix), le Royaume proclame l’égalité de valeur et de dignité devant Dieu (Galates 3:28), mais au sein d’une structure hiérarchique d’autorité et de service. La hiérarchie du Royaume, cependant, est inversée par rapport aux normes du monde :
« Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le serviteur de tous » (Marc 9:35).
3. Mode d’entrée et de participation : grâce contre mérite
Le troisième point de contraste concerne la citoyenneté. Dans une démocratie, la citoyenneté est un droit de naissance ou un droit acquis par voie légale. En général, il s’agit d’un statut inhérent à l’individu sur un territoire.
La citoyenneté dans le Royaume de Dieu n’est cependant pas un droit, mais un don.
Elle est accordée par grâce (charis), par la foi (Éphésiens 2:8-9). Personne ne vote pour entrer dans le Royaume ; il faut être « né de nouveau » (Jean 3:3), acte souverain du Saint-Esprit. La porte est étroite (Matthieu 7:13-14), et le critère n’est pas la popularité, la richesse ou le mérite personnel, mais l’acceptation de la souveraineté du Christ.
Une fois dans le Royaume, la participation du croyant ne se fait pas par des mécanismes de délibération majoritaire sur les décrets divins. La Loi du Royaume est déjà établie dans la personne et les enseignements du Christ.
Le rôle du sujet est de discerner et d’obéir à la volonté déjà révélée du Roi par l’étude des Écritures, la prière et la direction du Saint-Esprit (Jean 16:13). La communauté (l’Église) est le lieu où cette volonté est discernée et pratiquée en communion, mais ce n’est pas le lieu où elle est créée ou votée.
Conclusion
L’affirmation « Le Royaume de Dieu n’est pas une démocratie » ne constitue pas un jugement de valeur sur la démocratie en tant que système politique humain, lequel a ses mérites dans le contexte de sociétés plurielles et faillibles. Il s’agit plutôt d’une déclaration théologique précise sur la nature unique du gouvernement de Dieu.
Il s’ensuit que le Royaume est, par essence, une monarchie théocentrique absolue, fondée sur la souveraineté incontestable de Dieu le Père, exercée par le Christ, le Kyrios. Sa structure d’autorité est verticale et dérivée, exigeant une soumission volontaire et aimante, et non une autonomie critique. Enfin, la citoyenneté est un acte de grâce souveraine, reçu par la foi, et la participation s’effectue en obéissance à la volonté déjà révélée du Roi.
Confondre Royaume et démocratie revient à minimiser la souveraineté de Dieu, à exagérer l’autonomie humaine et à séculariser un concept eschatologique central de la foi chrétienne.
Comprendre cette distinction est crucial pour une ecclésiologie et une pratique chrétiennes qui cherchent à refléter non pas les idéaux politiques d’une époque, mais la réalité éternelle et transformatrice du règne de Dieu.
